← Tous les articles

DEX : et si les administrations parlaient enfin le même langage ?

Il existe un principe simple, inscrit dans la loi : le « Dites-le-nous une fois ». Vous ne devriez pas avoir à fournir à une administration une information qu'une autre administration détient déjà.

Dans les faits, on en est loin. Les services échangent encore par mail, par PDF, par téléphone. Chacun a sa base, son format, ses habitudes. Et l'usager, lui, recommence à chaque guichet.

Le vrai problème n'est pas technique, il est de confiance

On sait techniquement faire circuler une donnée. Ce qu'on sait mal faire, c'est répondre à ces trois questions en même temps :

  • Qui a le droit de demander cette information, et pour quelle finalité ?
  • Comment prouver que la donnée n'a pas été modifiée en route ?
  • Comment garantir qu'on n'échange que le strict nécessaire (minimisation RGPD) ?

Tant qu'on ne répond pas à ça, aucune administration sérieuse ne branchera sa base à un tuyau partagé. Et elle a raison.

L'intuition : s'inspirer de Matrix

C'est là que DEX entre en jeu. L'idée m'est venue en regardant Matrix (le protocole derrière Tchap, la messagerie de l'État) : un système fédéré, où chaque acteur garde son serveur et sa souveraineté, mais où tout le monde peut communiquer de façon sécurisée.

DEX, c'est « petit comme Tchap », mais pour la donnée : au lieu d'une méga-base centrale, chaque administration héberge son propre nœud, et les nœuds se fédèrent en s'échangeant des événements signés et chaînés — un graphe append-only (un DAG), exactement comme Matrix. Ce graphe est le journal : impossible d'altérer ou de retirer un échange passé sans casser la chaîne de hash.

Ce que le prototype démontre déjà

  • Pas de méga-base. La donnée reste chez sa source : la CAF garde ses données, la DGFiP les siennes. On fédère, on ne centralise pas.
  • Le citoyen au centre. Rien ne circule sans son consentement — explicite, horodaté, à durée limitée (TTL), qu'il peut accorder, refuser ou révoquer à tout moment.
  • On ne révèle que le nécessaire (le mode « predicate »). À la question « ses revenus sont-ils sous le plafond ? », la source répond par une tranche ou un oui/non — jamais le montant exact. La minimisation RGPD par construction.
  • Le droit d'accès est vérifié à chaque fois (ABAC) : qui demande, pour quel périmètre, auprès de quelle source, pour quelle finalité ? Sinon, refus explicite et tracé.
  • Tout est signé et chaîné. Chaque demande, chaque consentement, chaque réponse est un événement signé (Ed25519), horodaté, relié au précédent. La moindre altération casse la vérification.
  • La confiance sans confiance. Une console d'audit re-vérifie elle-même les journaux de chaque nœud. On ne demande à personne de « croire » — on vérifie.
  • La transparence, côté citoyen (droit d'accès, RGPD art. 15). Dans son espace, le citoyen voit qui a consulté ses données, quand et pour quelle démarche. Le contrôle n'est pas une promesse : il est visible.

L'interopérabilité, ce n'est pas tout mettre en commun. C'est se faire confiance sans tout se montrer.

Le citoyen au centre — familles, tutelles et aidants

DEX a aussi un versant usager : un espace citoyen, une seule identité pour toutes vos démarches. Mais surtout, il modélise votre graphe de relations — vous êtes tuteur de vos enfants, parfois en garde partagée avec un co-parent. Vous pouvez donc lancer une démarche pour vous ou pour l'un de vos enfants, tout en gardant la main sur qui accède à quoi, et pour combien de temps. Et si vous ne pouvez pas faire vos démarches seul, vous pouvez mandater un aidant de confiance — sans lui donner les clés de tout.

Au fond, DEX repose sur deux graphes :

  • le graphe des événements (le DAG signé) — ce qui s'est passé, inviolable et auditable ;
  • le graphe des relations (tutelle des enfants, garde partagée, mandats confiés à un aidant) — qui a le droit d'agir pour qui.

C'est ce second graphe qui donne sa légitimité à une demande : la vraie question n'est pas seulement « ai-je le droit d'accéder à cette donnée ? », mais « suis-je fondé à la demander pour cette personne ? ». Un détail ? C'est pourtant là que se jouent la plupart des situations réelles — un parent qui agit pour son enfant, un aidant pour un proche — sans avoir à tout reprouver à chaque guichet.

Où j'en suis

DEX fait aujourd'hui dialoguer plusieurs administrations simulées — Mairie, Préfecture, Ministère de l'Intérieur, CAF, État civil, DGFiP — autour de démarches concrètes, chacune répondant à une question précise plutôt qu'en livrant « le dossier ». Le tout se pilote et se rejoue depuis un espace citoyen (« Mon espace ») et une console d'audit qui revérifie les journaux — sur données synthétiques, sur dex.morlet.fr.

Ce n'est pas (encore) un produit : c'est une démonstration que l'on peut concilier efficacité, traçabilité et respect de la vie privée, sans sacrifier l'un pour l'autre. Exactement le genre de sujet qui me passionne : prendre un problème que tout le monde subit, et prouver qu'une autre architecture est possible.

Écrit par Guillaume Morlet — un projet, une réaction, une envie d'échanger ?